Excursion singulière rue Bichat

Même si c’était en plein jour, et le soleil me surplombait, j’ai frappé à la porte du « Crazy Cat Club ». Je pensais qu’il serait fermé : or, une jeune femme brune m’a ouvert peu après mon toc-toc et je suis entré sans problème. Pas besoin de carte de fidélité ou d’identité, je n’ai décliné ni cette dernière ni l’invitation.

Une douce odeur de jasmin, mâtinée d’effluves de tabac Amsterdamer, enrobait déjà le couloir. Je suivais mon guide (Nathalie ?), elle montrait de jolies jambes qui tricotaient le tapis de manière agréable. J’arrivais dans une vaste pièce arrondie, toute blanche, où des canapés en cuir noir se tenaient les coudes ; des petites tables rondes étaient parsemées à leurs pieds. Mais la salle était complètement vide.

Le patron du lieu est arrivé, veste et jean, il portait un collier de barbe et des lunettes noires, pourtant l’éclairage tamisé n’aurait pas dû lui faire mal aux yeux.

– Hello, que me vaut votre visite ? me dit-il.

– Écoutez, je passais par là, j’ai été intrigué par votre enseigne : ces représentations animalières, ce sont vos chats ?

– Non, vous me confondez avec la SPA ! Ici, on offre et on prend du bon temps, mais c’est plutôt le soir, à partir de minuit.

– J’ignorais mais vous m’avez laissé entrer…

– Oui, j’aime déroger parfois aux règles, aux habitudes, aux horaires, la fantaisie ressemble à un chemin tournant.

– C’est gentil.

– Vous voulez boire quelque chose ?

– Si vous me le proposez… ce ne sera pas de refus !

La fille aux jambes élancées disparut puis revint avec un plateau en argent sur lequel reposaient trois verres, une bouteille rouge sans étiquette et une petite boîte métallique avec un briquet à mèche.

Nous nous étendîmes chacun sur un canapé. La boisson (tequila ?) était forte mais délicieuse. J’en repris plusieurs fois. Le patron roulait des cigarettes avec sa petite machine puis bourrait une longue pipe qu’il avait sortie de la poche intérieure de sa veste bleue style Mao.

Bientôt des nuages de fumée remplirent la pièce : la rotonde se mettait légèrement à tourner, à moins que ce ne fut ma tête ?

J’entendais des « miaou », je distinguais des félins et même des chats à neuf queues, les uns ronronnaient, les autres miaulaient. J’en caressais un qui me scrutait de ses yeux de mer de Chine. Comme par une lévitation mystérieuse, je longeais les murs en volant, je faisais le tour du pandémonium pacifique. Une musique du genre Pink Floyd s’insinuait dans mes oreilles, je me sentais « cool » tout en côtoyant un paradis réel à portée de main.

Le patron qui m’avait dit : « Ceci n’est pas une pipe ! », semblait s’être endormi dans le repos optimum de l’opium. La fille solitaire sirotait un mojito un peu plus loin. Mes ailes étaient transparentes, je me déplaçais sans aucun bruit – c’était écolo, en plus – j’observais les anfractuosités du mur et les somptueuses lampes Gallé diffusant cette lumière douce comme une peau de pêche : j’étais devenu un papillon de jour mais j’évitais de me griller à la lumière artificielle.

Je ne sais pas combien de temps a duré ce voyage. Quand je me suis réveillé, il n’y avait plus personne. J’ai quitté discrètement la pièce, j’ai longé en sens inverse le couloir, j’ai ouvert puis refermé la porte avec précaution.

Clignant des yeux, j’avais soudain retrouvé le jour et son rythme apparemment banal : le trottoir, les passants sérieux, les voitures, et quelques restaurants, complets à l’heure du déjeuner, de la rue Bichat.

(Paris, rue Bichat, 10e, 9 juin. Cliquer pour agrandir.)

(Pink Floyd, Learning To Fly)

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