Automatiquement, à la nuit tombée, le rouge prend le pouvoir

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Lucioles d’une autre couleur que celles de Pier Paolo Pasolini, vous vous allumez en caravanes sur la chaussée aussi noire que le ciel – l’une serait le miroir de l’autre – vous éblouissez ou vous faites plus discrètes, parfois l’orange vous fait concurrence pour le changement de file en clignotant de l’œil, mais automatiquement, à la nuit tombée, le rouge prend le pouvoir, c’est peut-être le seul moment et le seul endroit où il possède encore droit de cité, présence rapide ou ralentie, lumière filante sous les vagues étoiles de la grande Ourse peut-être masquées par des nuages jaloux, des cumulus accumulés de revanche et d’eau empaquetée de coton, bientôt transformée en neige, cela fera mieux ressortir les traces de sang que laissent aussi les catadioptres des voitures, des motos, des scooters enchâssés dans la catéchèse du Code de la route, ces milliers de feux dansent en roulant tous dans la même direction (conduite à droite, volant à gauche : dialectique autorisée), ils croisent des phares blancs comme des vers luisants mais ronds, des yeux rectangulaires ou effilés, des allongés avec des cils ou d’autres cerclés et bipolaires, quatre ici plus deux près du pare-chocs, il est rare d’en apercevoir maintenant des jaunes, ils semblaient pourtant plus aimables, mais pourquoi le rouge est-il la teinte réservée, la teneur indispensable des feux « stop », je crois qu’à l’époque de Mao on avait décidé que la signalisation rouge elle-même ne pouvait ainsi arrêter la révolution, c’est aussi le reflet de l’incendie (et de l’Orient), de l’extincteur, des camions de pompiers, de la croix du même nom, pourtant le sang n’arrête pas de couler, comme le fleuve Yang Tsé Kiang dans lequel se baigna le Grand Timonier (16 juillet 1966), rapporte la légende photographiée en noir et blanc, cependant ici un peintre persiste à voir tout en noir mais connaît-on un artiste qui ait consacré sa vie au rouge avec ses mains tachées (il aurait pu s’appeler Goupil), voilà du tachisme sur goudron ou macadam, des ibis sanglants sur bitume, la sarabande des escarbilles rougeoyantes et affolées comme dans le sillage en rêve d’une locomotive à vapeur, des boules de billard et des roues de braillards (il faut toujours que qu’un type klaxonne pour montrer aux autres qu’il est bien vivant dans son automobile), ne pas serrer de trop près, le « stop » du haut des carrosseries a apporté le règne du triumvirago dans les courbes, les freinages sont plus visibles, vous n’avez aucune excuse de ne pas les voir ou les anticiper, ce sont des signaux colorés, perceptibles, qui vous permettent d’éviter l’accident, ils vous regardent depuis l’arrière et vous interdisent de vous approcher de trop près, ils pourraient même un jour lancer des filins perforateurs ou des projectiles anesthésiants pour vous contenir dans les distances et limites imparties, mais vous-même, d’un simple coup de pédale, vous savez faire jouer l’avertissement depuis le dos de votre véhicule et alors vous illuminez le noir, et le visage anonyme du conducteur qui vous suit, vous lui faites peur, vous le surprenez, vous pouvez redoubler la manœuvre s’il en vient à obstinément à trop se rapprocher de vous (est-ce que vous l’avez invité ?), c’est un jeu nocturne, sur une portée musicale d’alphabet morse, la cadence est lancée, la valse, lente au début, devient endiablée, ce rythme de syncope offre alors un joli nom pour les battements ou les stridences de la cymbale ou de la charleston du soir.

Automatiquement2_DH(Photos prises le 28.11. Cliquer pour agrandir.)

(Erroll Garner, Misty)

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23 réflexions sur “Automatiquement, à la nuit tombée, le rouge prend le pouvoir

  1. brigetoun dit :

    j’aime vos photos
    mais quand vous nous faites ce cadeau en mots, j’aime encore davantage
    et merci pour Garner en cadeau

  2. @ brigetoun : je viens de mettre les liens en rouge, finalement c’était indispensable…

  3. gballand dit :

    Misty sied bien à vos mots sur fond rouge.

    • @ gballand : j’ai repensé grâce à Erroll Garner au superbe film de Clint Eastwood (1971), Play Misty for Me, le premier qu’il réalisa lui-même (tout en tenant le premier rôle).
      En France, le titre a été remplacé platement par « Un frisson dans la nuit » (mais ils n’ont quand même pas changé le morceau de jazz pour un air d’accordéon !).

  4. Brigitte Giraud dit :

    Des ibis sanglants sur bitume pour un charleston du soir… On voit bien ! Même dans le froid qu il fait ..
    Belle journée à toi.

    • @ Brigitte Giraud : merci pour ton passage !!!
      Et belle journée idem (ici on annonce quelques flocons de neige : le dérèglement climatique ne serait qu’un mythe… mystifiant ?).

  5. Godart dit :

    Parfois, comme dans « Night Call » ce sont les voitures elles-mêmes qui sont rouges.

  6. alainlecomte dit :

    joili. mais un jour arrivera le temps des véhicules automatiques qui règleront leurs distances mutuelles sans interventions humaines, nous aurons alors des cordons réguliers, nouvelle théorie des cordes.

  7. @ alainlecomte : parlant de « rails » dans une réponse à un commentaire, je pense évidemment comme toi qu’un jour on va inventer le train sur route (les voitures sans conducteur roulent déjà aux USA).

    La SNCF aura une filiale, la SPAF (Société privée des automobiles françaises, car les « étrangères » seront surtaxées, que ce soient les marques ou les pays d’origine). On montera dans sa voiture (c’est déjà le nom des wagons) et on se laissera tirer par une loco sur roues de 1 500 000 chevaux.

    Plus de soucis pour doubler, disparition des accidents (sauf aux passages à niveaux pour piétons)… Orwell, well, well…

  8. Misty-que d’une chaussée périphérique, tous ces petits incendies qui nous bercent et nous piquent… C’est très beau !

  9. Quand les lucioles sont rouges c’est qu’elles sont en colère d’avoir perdu leur liberté, cordons assujettis aux flots d’humains des heures de pointe. Elles suivent le chemin tout tracé sans espoir d’évasion. Les lucioles blanches qu’elles croisent sont résignées et ont cessé d’espérer en leur verte prairie. Seules les lucioles bleues sont encore libres, elles sont de plus en plus rares, mais elles guident les rêveurs qui savent les repérer en levant les yeux, scrutant l’immensité bleue de la nuit. Saurons-nous les suivre ?

  10. Alex dit :

    Je savoure particulièrement le crépuscule à la campagne, lorsque se lève la lune et l’étoile du berger.

  11. Francesca dit :

    Feu de route sur le DH de devant, encore un…Merci pour les rappels des lucioles de PPP et pour le nostalgique Misty…

  12. PdB dit :

    la voiture qui freine devant toi a le bon goût d’emprunter tes initiales… (quel joli piano que celui d’Erroll)

    • @ PdB : Oui, certains automobilistes peuvent être aimables voire attentionnés…, même quand ils conduisent des 4 x 4 (et je suis trop nul pour faire des « photoshop » ou autres bricolages photographiques !).

  13. Vous me feriez presque aimer la ville… Ici, pas de lucioles rouges, même les blanches se font rares, on lève seulement la tête pour croire aux étoiles.

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